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« Fratelli tutti », ou l’histoire d’une chaîne de solidarité émouvante

Mis à jour : nov. 13



Le 2 octobre dernier, Alexandra, ne voyant plus Daniel (Polonais) depuis deux jours, commence à s’inquiéter. D’habitude, il passe au moins une fois par jour, si ce n’est deux, à son épicerie. Une autre commerçante, qui le connaît bien, est inquiète pour les mêmes raisons et appelle Alexandra. Elle lui confirme qu’elle non plus ne l’a pas vu dernièrement. Alexandra appelle l’hôpital, la police municipale, la police nationale : rien ! Elle finit par apprendre qu’il a été transféré à Pontchaillou. En effet, le Samu l’a trouvé le matin même et il a été admis à l’hôpital de Saint-Malo, sans papiers : faute d’identité, on lui donne le surnom de « Primevère ». Un scanner révèle qu’il n’est pas opérable à Saint-Malo ; il est donc transféré à Pontchaillou par hélicoptère. Branlebas de combat dans la communauté des gens de la rue, qui défilent à l’épicerie pour avoir des nouvelles. Finalement, Alexandra est informée par un brigadier de la police nationale que Daniel est décédé. Il avait 43 ans et était en France depuis l’âge de 28 ans !


C’est alors que commence une course contre la montre car il s’agit de contacter la famille polonaise au plus vite, faute de quoi Daniel sera inhumé dans le « carré des indigents » d’un cimetière rennais. Alexandra connaît sa commune d’origine, Krosno, d’après sa carte d’identité. Elle se met en quête d’une personne parlant polonais et, grâce à un employé du CCAS, trouve sur Internet l’association « Maux sans frontière » qui met des interprètes bénévolement à la disposition du personnel hospitalier. Elle entre en contact avec Françoise, sa présidente, qui l’oriente vers Danuta, polonaise. Danuta téléphone à la mairie de Krosno mais n’obtient malheureusement aucun renseignement.


La nouvelle du décès se répand rapidement dans le milieu des gens de la rue, qui sont extrêmement choqués par le départ de leur ami, qui répondait au surnom de « Polak ». Alexandra prévient Valérie, une amie de Daniel, et lui explique qu’elle cherche à joindre la famille en Pologne. Par déontologie, l’hôpital ne peut rien communiquer à des personnes qui ne sont pas de la famille. Alexandra essaie de passer par l’ambassade et le consulat de Pologne à Paris mais en vain. Elle inonde sur Facebook des centaines d’internautes portant le nom de Rosiński, en Pologne, en France, aux USA… Elle interroge le Service mortuaire de Pontchaillou, le Service mortuaire de la ville de Rennes… Toujours rien ! Les jours et les nuits passent et le stress, ajouté à l’émotion, ne fait qu’augmenter.


Lors d’une réunion des interprètes bénévoles le 7 octobre, j’entends parler du décès d’un SDF polonais et l’on me dit que Danuta, que je connais, a été sollicitée pour essayer de joindre la mairie du domicile du défunt en Pologne. Choquée, je demande alors si l’on parle de Daniel, que je connais un peu puisque j’échange avec lui tous les dimanches quelques phrases en polonais à l’entrée ou à la sortie de Sainte-Croix. On me confirme que c’est bien lui. Je me dis qu’il faut absolument que les paroissiens de Sainte-Croix en soient informés. A sa manière, « Daniel faisait partie de la communauté ». Pour être sûre de ne pas faire erreur sur la personne, je demande les coordonnées d’Alexandra, qui a contacté la présidente de cette association d’interprètes, et je l’appelle. Alexandra me confirme qu’il s’agit bien de Daniel et qu’elle a demandé une messe pour lui pour le dimanche 11. Je prends donc contact avec le Père Hervé Huet, pour faire passer une annonce dans la feuille paroissiale hebdomadaire.



Le vendredi 9 à midi, Valérie, qui est au courant des recherches en cours, se rappelle qu’il lui avait laissé en dépôt un sac de vêtements. Elle va le rechercher dans le fond de son cellier encombré et non éclairé et le remonte chez elle. C’est alors qu’elle trouve un carnet de téléphone en piteux état, avec des noms et des numéros un peu dans tous les sens. Elle l’apporte à Alexandra, qui m’appelle pour essayer de démêler cet embrouillamini : s’agit-il de numéros français ou polonais, et de qui ? A nous trois, nous finissons par dénicher un numéro polonais qui est celui de Miranda, la fille de Daniel. Sans plus attendre, car c’est vraiment le dernier jour pour joindre la famille, j’appelle Miranda et lui annonce la mauvaise nouvelle, dans un polonais que j’aurais souhaité plus nuancé, plus délicat. Sous le choc, Miranda raccroche ! Je lui envoie un texto en polonais pour lui dire que ce n’est pas une erreur, malheureusement, et que nous avons absolument besoin de joindre sa grand-mère au plus vite. Cette dernière appelle quelques minutes plus tard, effondrée ! L’annonce est si brutale par téléphone ! Dans la soirée, Danuta rappelle la maman de Daniel pour lui expliquer les diverses possibilités (inhumation, crémation en France, rapatriement du corps en Pologne…). Elle aura plusieurs échanges téléphoniques par la suite pour préciser les modalités avec la maman de Daniel.


Dès le lendemain matin, le samedi 10 octobre, la famille polonaise négocie aux Pompes Funèbres (PF) de Krosno le rapatriement du corps. Le dimanche 11, la messe à Ste-Croix est célébrée notamment pour Daniel et le père Gaël explique à la communauté de qui il s’agit, à la fin de la prière universelle. Les PF de Krosno entrent en contact avec Alexandra, grâce à une dame francophone. Ils ont besoin de détails concrets. Le mardi 13 au soir, deux employés des PF polonaises se mettent en route pour aller à Rennes (2000 km en voiture !). Ils roulent non-stop. La famille leur a confié un beau costume et une cravate pour que Daniel soit bien habillé. Le jeudi matin, à la demande de Miranda, Alexandra se rend seule à la morgue de Pontchaillou pour reconnaître le corps avant la mise en bière. On peut imaginer son émotion ! Elle se renseigne sur le coût de ce transport : environ 5.500 € !


Dès le dimanche 18, une collecte est lancée pour demander aux paroissiens d’aider la famille à couvrir une partie des frais, car la maman de Daniel a été obligée de faire un emprunt. Les obsèques ont lieu au cours d’une messe à Krosno le lundi 19 octobre au matin, dans la plus grande dignité. La maman et la fille de Daniel sont entourées de nombreux anciens amis de Daniel. La tombe est recouverte de compositions florales : rien n’est trop beau !



A ce jour, la collecte a rapporté plus de 1.500 €. Plusieurs messes ont été offertes, des petits mots écrits à l’attention de la famille, sans compter tous les gestes restés anonymes, les prières restées secrètes. Un très grand merci à tous les donateurs pour leur belle générosité ! Notre solidarité paroissiale a fonctionné de pair avec la solidarité civile (commerçants, services de l’Etat, services sociaux, communauté des gens de la rue), chacun apportant sa pierre à l’édifice.


Depuis le décès de Daniel, personne n’a quêté à l’entrée de Sainte-Croix car les amis SDF de Daniel hésitent à prendre sa place ; ils ne s’en sentent pas dignes ! Ils se concertent encore pour savoir lequel pourra le remplacer « officiellement », selon leurs codes.


Miranda n’avait que 7 ans quand son papa est venu en France. Elle en a 22 à présent. La dernière fois qu’elle l’a vu brièvement, c’était en 2012. Autant dire que pendant plus de la moitié de sa vie, elle n’a pas côtoyé son père et donc elle l’a très peu connu. Ils se téléphonaient rarement. Elle cherche maintenant à savoir qui il était, comment il était… car ça l’aidera à faire le deuil. D’où un second appel, après la collecte : ceux qui ont connu Daniel et qui l’ont apprécié sont invités à exprimer ce qu’ils savent de lui, en quelques mots. Merci de ne pas mentionner le fait qu’il mendiait car Miranda ne le sait pas du tout et cela l’affecterait certainement beaucoup : c’est inutile d’ajouter à sa douleur. Vos témoignages peuvent être déposés dans les presbytères, dans des enveloppes marquées « témoignage sur Daniel » ou envoyés par mail à fratsainmalo@gmail.com. Le tout sera traduit et envoyé à Miranda. Un grand merci d’avance pour votre nouvelle collaboration à cette belle chaîne de solidarité.


Jeanne T.